La résistance au changement

Le terme résistance en psychologie renvoie globalement à la notion de conflit. Mais le concept prend des sens extrêmement différents selon que ce conflit est d’ordre intra personnel (mésentente d’un individu avec lui-même), interpersonnel (mésentente avec d’autres sujets), ou d’origine sociétale (résultant de l’évolution des modes de vie). Cette résistance apparaît comme ambivalente car elle constitue un obstacle au dialogue et une protection de la conscience. A la lecture de cette définition, nous entamons une réflexion sur les résistances à entrer en médiation familiale. Entrer en médiation signifie être prêt à changer nos rapports à l’autre (à celui avec qui nous sommes en conflit).

En médiation familiale, cet aspect psychologique est pris en compte à travers la notion de résilience. Ce phénomène psychique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de ce qu’il a vécu et à le dépasser pour ne plus vivre dans le malheur et se reconstruire de manière acceptable lui. L’Humain passe par une phase de résistance par protection psychique puis doucement chemine vers la résilience.

Par exemple, face à des personnes prises dans le traumatisme d’une séparation, le médiateur familial va, par son intervention à poser le cadre de travail, leur garantir une sécurité physique et psychique (répondant au besoin de protection psychique). Elles vont ainsi pouvoir déposer dans l’espace de médiation leurs affects les plus douloureux tout en étant garantis qu’elles seront préservées de passage à l’acte ou de surenchère. La mise en mots de leurs maux permettra doucement l’acceptation du traumatisme et son dépassement.

Mais outre cet aspect psychologique proche de l’inconscient, pourquoi avons-nous parfois difficile à franchir la porte du cabinet de médiation familiale ?

C’est ce que je vais tenter d’aborder dans cet article, avec toute la diversité des réponses que la réflexion implique. Je ne serai donc pas exhaustive !

 

La honte à entrer en médiation

Est-ce un aveu de faiblesse que d’aller chercher de l’aide auprès d’un médiateur ? Loin de cette idée, c’est une force que d’oser changer de regard sur une situation conflictuelle.

Caroline JAYET (médiatrice familiale) dit que : « La honte est un sentiment qui se dit peu : il est en effet, beaucoup plus facile de se reconnaitre triste ou en colère, que honteux. Par nature, elle se cache. » (…) « Et cependant, nommée ou non, la honte et présente et agissante en médiation. Le médiateur à travers son cadre et sa posture, lui permet de se dire ou, en tous cas, d’être dépassée dans un échange authentique. »

Parmi les sources de honte qu’elle cite, je souhaite m’arrêter particulièrement sur deux d’entre elles :

On observe la honte liée à la démarche de médiation : « Ce sentiment de honte se nourrit de la conscience de sa propre incapacité à s’en sortir seul(e), de la culpabilité qu’elle en retire et de la nécessité de devoir demander de l’aide à un tiers extérieur ».

Le médiateur familial va alors nommer cette difficulté : « C’est une démarche courageuse que vous faites là ». Il va également permettre à aux personnes de se poser dans un choix personnel et accompagner la sincérité de l’engagement une fois la décision prise : « la médiation n’est peut-être pas la meilleure solution pour vous, il y a d’autres possibilités ».

On observe aussi la honte de parler de soi devant un inconnu. La culture et l’éducation reçues peuvent influencer une certaine pudeur à parler de ses problèmes personnels. « Dans de nombreuses cultures, on règle ses affaires en famille » ou encore « quand l’on est un homme, on ne pleure pas ». Il est « potentiellement mal vu, voire dangereux d’exposer son intimité relationnelle ».

La médiation familiale, par nature, s’introduit dans cette sphère privée. « Parler de soi et s’exposer au regard d’un professionnel renvoient à donner à voir sa propre impuissance face à une réalité qui échappe : la honte ! ». C’est pourquoi le médiateur familial prend grand soin des personnes et de leurs ressentis dès leur arrivée.

Le médiateur familial, par son intervention pesée, va inscrire les personnes dans un processus de transformation qui vise à leur redonner une nouvelle image d’elles-mêmes et de leur famille.

 

Le moment inadéquat

Haut delà de cette honte, pour entamer une médiation, il faut être prêt…

Je me souviens de Luc et Anna (les prénoms ont été modifiés) qui viennent me rencontrer car leur couple « va très mal ». Luc me dit « Je viens pour elle. J’espère qu’il n’est pas trop tard » et Anna qui ajoute « je crois que je vais le quitter, j’ai encore un peu d’espoir que notre relation s’arrange. » L’entretien d’information se passe et tous deux conviennent de me revoir quinze jours plus tard. Ils repartent avec un sentiment d’apaisement. La veille du rendez-vous suivant, Luc décommande et m’explique qu’« elle est partie ». Je leur propose de nous rencontrer tous les trois pour en parler. « Impossible » m’explique Luc, « je ne peux pas envisager de me retrouver dans la même pièce qu’elle ».

Luc est sous le choc ! Il entame la première phase du deuil de la séparation.

Malgré toute la bienveillance de mon accompagnement, une médiation n’est tout simplement pas envisageable car il y a un temps pour tout ! Luc pourra me dire quelques jours plus tard « merci, j’en suis incapable pour le moment mais je n’hésiterai pas à vous rappeler quand il sera temps d’organiser la séparation. Pour le moment, j’accuse le coup. »

Puis viendra la colère pour Luc, dirigée contre lui et contre Anna. Le marchandage ne tardera pas à arriver. Durant cette phase, le conflit sera au plus haut, il faudra faire payer sa souffrance à l’autre. Les rancœurs risqueront de se cristallisées… La dépression qui s’en suivra ne sera toujours pas le moment idéal pour entamer la médiation. L’envie d’en finir avec la situation difficile sera tellement forte que Luc sera prêt à tout accepter au risque de le regretter par la suite. C’est seulement quand la réalité de la perte commencera à être acceptée qu’un travail de médiation sera le plus efficace. C’est le moment où Luc pourra envisager un avenir différent et l’organiser. Pour Anna, bien qu’elle soit à l’origine de la décision, le processus est identique. Elle ne le vit simplement pas au même rythme que Luc.

Le médiateur est formé à reconnaitre les périodes de transitions chez les personnes et à les accompagner avec bienveillance. Le volontariat à entrer en médiation permet (entre autres) aux personnes d’entrer en médiation quand elles sont prêtes. Luc et Anna ne seront peut-être pas prêt en même temps. Il est possible qu’ils fassent des tentatives infructueuses à tour de rôle. Au médiateur, d’expliquer ce phénomène et d’être attentif au bon moment de chacun.

La médiation à tout prix, la médiation à quel prix ?

JACQUES SALZER (enseignant au CNAM et créateur de la formation de médiation généraliste du CNAM) est interviewé sur la question suivante : « Quelles sont, d’après vous, les limites de la médiation ? »  

En voici quelques extraits qui reprennent l’idée que la médiation n’est pas forcément la meilleure solution à un instant T. :

« Oui, la médiation a ses limites. Lorsque des mots durs, outrageants ont été échangés, quand il y a eu agressivité, violence, attaque sur l’honneur, quand les blessures sont trop fortes, on n’a pas envie d’une médiation mais d’une réparation, entre autres par la justice. Il faut avoir une vision réaliste et analyser pourquoi et quand la médiation marche, et dans quel cas et pourquoi elle n’aboutit pas. » (…) « Il y a cette espèce de croyance, de dogme – je l’ai moi-même défendu – que les parties vont trouver par elles-mêmes leurs solutions. C’est très bien quand les parties sont prêtes à cela mais il faut aussi admettre que parfois, quand elles sont saturées par le conflit qu’elles ont vécu, elles puissent avoir envie d’un conseil, de pistes, de solutions venues de l’extérieur. Dans certains cas, la conciliation sera plus pertinente que la médiation. » 

Pour le médiateur familial, cet aspect se traduit par une posture humble. Il n’est pas en position de sauveur à pouvoir résoudre toutes les situations conflictuelles. Il accompagne les personnes à leurs rythmes, et parfois il interrompt (momentanément ou durablement) la médiation, quand il constate que ce n’est pas le bon moment ou que la sécurité n’est pas préservée.

Jean GRÉCHEZ (médiateur en exercice dans un espace-rencontre), à travers plusieurs articles parus dans des revues spécialisées, nous amène à nous interroger sur les limites de la médiation : « On sait combien les personnes qui souffrent ont besoin du conflit pour entamer le processus de deuil nécessaire à leur survie psychique, et les voilà confrontés à un choix sociétal qui, à leurs yeux, peut apparaître comme une négation de leur souffrance. »

La médiation familiale est un phénomène sociétal qui se développe à travers toutes ses strates (souvenez-vous de mon article sur les champs d’application de ce métier). Bientôt, ne faudra-t-il pas obligatoirement tenter une médiation avant toute démarche juridique (TMFPO) ? Quel est le rôle du médiateur pris entre l’élan sociétal, les cheminements et les besoins des personnes ? « Comment permettre à ces personnes de ne pas se sentir coupables de souffrir, de détester cet autre qui leur fait si mal ? »

La médiation familiale repose sur une démarche volontaire et le médiateur familial n’engage le travail de médiation avec les personnes que si elles sont prêtes à faire ce cheminement intra et inter personnel. Pour Jean GRÉCHEZ: « En d’autres mots, cette exposition de reproches, de cris, de larmes et les réactions qu’elle va provoquer, vont permettre un diagnostic préalable d’indication ou de contre-indication à la médiation familiale qui est à poser afin de mesurer non seulement la capacité de chacun à entrer dans cette démarche mais aussi la non-dangerosité de celle-ci. Cette évaluation est effectivement indispensable et engage la responsabilité professionnelle du praticien concerné ».

 

Le difficile envoi en médiation

L’une des premières questions que se pose un prescripteur pourrait être : « cette situation relève-t-elle de la médiation familiale ? »

Je vais tenter de donner quelques outils qui permettront aux prescripteurs d’évaluer la pertinence d’un envoi en médiation.

Il y a de ces situations pour lesquelles, à mon sens, il serait délétère de tenter une médiation :

  • Les cas de manipulations et d’emprise, car l’espace de dialogue serait utilisé à mauvais escient.
  • La fragilité psychologique ou mentale d’une des personnes, car sa sécurité psychique pourrait être mise à mal.

En revanche, l’intensité et la durée du conflit ne me semblent pas être des critères en soi.

La volonté des personnes à s’informer est indispensable en dehors de tout contexte judiciaire. J’aime l’idée, non pas d’orienter en médiation, mais de proposer aux personnes d’aller s’informer sur la médiation. Il appartiendra alors à chacun, une fois l’information prise, de choisir si cet espace est le plus adapté à l’instant T.

Et c’est ainsi que je vais conclure cet article

Tout à chacun, nous avons le droit d’être réticent à entrer en médiation familiale. Non seulement cela doit être compris, mais d’autant plus respecté que l’espace de médiation familiale, pour être efficace doit se garder de toute pression extérieure ! En revanche, l’évolution sociétale offre aujourd’hui un outil extraordinaire (qu’est la médiation familiale). La déontologie de ce métier et l’éthique du médiateur sont suffisamment bien travaillés pour que chaque concitoyen puisse s’informer de l’intérêt de cette approche sans avoir le sentiment de devoir s’engager, s’exposer ou se mettre en danger.

Les médiateurs, en cette semaine de la médiation et en tout temps, sont à l’écoute de vos questions (que vous soyez un particulier ou un professionnel). N’hésitez pas à vous contactez ! 


  • Cairn info : Enjeux et limites de la médiation familiale
  • Revue tiers. Quelle honte ! Quelles hontes ?
  • Livre « la médiation entre tradition et modernités familiales». Damien d’Ursel
  • Revue tiers : la médiation familiale, une invitation à la résilience